À l’IA, on peut demander de démêler ses pensées ; aux autres, on peut demander de raconter leur expérience et ce qu’ils ressentent. Cette répartition est utile quand on a tant de choses à dire qu’une demande de conseil devient un long récit. Mais il n’est pas nécessaire de mettre de l’ordre dans sa peine avant de voir quelqu’un. Certaines conversations peuvent commencer par un simple « Aujourd’hui, j’aurais besoin que tu m’écoutes ».
Plutôt que de choisir une fois pour toutes entre l’IA et les humains, cherchons ce dont nous avons besoin sur le moment : clarifier nos idées, vérifier une information, entendre une expérience ou avoir quelqu’un à nos côtés. Répartir les rôles va plus vite qu’organiser un concours pour élire le meilleur interlocuteur.
Donner à l’autre un point d’entrée dans nos pensées
On commence, par exemple, à se plaindre des tâches ménagères, puis on en vient aux règles de sa famille, à la façon dont on est évalué au travail et à la gestion de son temps. Pour la personne qui raconte, tout se tient. Pour celle qui découvre l’histoire, c’est un long-métrage dont les personnages se multiplient soudainement.
On peut alors retirer les détails permettant d’identifier les personnes ou le lieu de travail, puis demander à l’IA :
« Sépare ce récit en trois parties : ce qui s’est passé, la façon dont je l’ai interprété et ce que je ne sais pas encore. Aide-moi à retenir une seule question à poser à l’autre. »
Cela pourrait donner : « Je me sens à l’étroit quand on décide jusque dans les détails comment faire les tâches ménagères, sans m’expliquer pourquoi. Comment vous les répartissez, chez vous ? » Cet exemple de conversation est inventé. Raccourcir le récit sert moins à cacher ses émotions qu’à donner à l’autre un endroit par lequel commencer sa réponse.
L’image d’une IA qui dilue des pensées trop concentrées peut être utile. Cela dit, devoir remettre un compte rendu chaque fois qu’on voit un ami, c’est tout de même s’ajouter une tâche.
Demander à l’IA des éléments à vérifier, pas seulement des réponses
L’IA peut servir d’assistant de rédaction pour dégager les points essentiels, reformuler ou proposer d’autres angles de vue. Ses possibilités de recherche et d’accès aux conversations précédentes varient selon le service et les réglages.
Plus une réponse est bien formulée, plus son contenu peut sembler exact. OpenAI aborde lui-même le problème des réponses plausibles mais erronées produites par les modèles de langage.[1] Si une étude est citée, il faut consulter le texte original, regarder qui a été étudié et ce que les chercheurs ont examiné. On peut aussi demander : « Dans quels cas mon interprétation pourrait-elle être fausse ? » Les objections proposées restent, elles aussi, des hypothèses.
Prenons cette inquiétude : « Cette personne tarde à me répondre parce qu’elle ne m’aime pas. » Une explication psychologique générée par l’IA ne permet pas de conclure à ce qu’elle pense vraiment. On peut vérifier l’heure de la réponse ; il arrive que seule la personne concernée en connaisse la raison. Avoir davantage d’explications et disposer de davantage de preuves sont deux choses distinctes.
Demander aux autres ce qu’eux seuls peuvent raconter
À la question « Qu’est-ce que tu ferais à ma place ? », chacun répond avec sa propre vie. « Chez nous, on a fixé un jour pour le ménage. » « Fixer un jour nous a au contraire compliqué la vie. » Deux réponses opposées à la même question peuvent aider à repérer les conditions qui nous conviennent.
Un article paru en 2025 dans Nature Human Behaviour examine comment ChatGPT peut aider à produire des idées individuelles tout en réduisant la diversité de l’ensemble des idées lors de séances de réflexion.[2] Ces résultats concernent des tâches précises de recherche d’idées ; ils ne signifient pas que toute discussion avec une IA aboutit au même résultat. Ils invitent à envisager aussi les témoignages de personnes aux expériences différentes.
La valeur d’une conversation tient également à la voix, aux expressions du visage et au temps passé ensemble. La théorie dite du « niveau de référence social » (Social Baseline Theory) propose un cadre pour comprendre le rôle des relations avec les proches dans notre perception du risque et de l’effort.[3] Elle ne garantit pas qu’une conversation avec n’importe qui sera rassurante : la qualité de la relation et le contexte comptent. Si l’autre est également fatigué, on peut écourter l’échange ou chercher ensemble un autre moment.
Préciser si l’on souhaite être écouté ou réfléchir à une décision ensemble
Une phrase au début de la conversation peut rendre plus clair le type de réponse dont on a besoin.
- « Aujourd’hui, j’aimerais surtout que tu m’écoutes un peu, plutôt que de chercher des solutions. »
- « J’hésite entre deux possibilités. J’aimerais connaître ton expérience. »
- « Ce n’est pas encore très clair dans ma tête, mais est-ce qu’on peut en parler un peu ? »
Ce sont des suggestions, pas une grille de notation des conversations. La personne qui écoute doit aussi pouvoir décider si elle est disponible pour accueillir ce récit à ce moment-là.
Des recherches sur les amitiés chez les enfants et les jeunes ont relevé des liens entre le fait de revenir longuement sur les mêmes problèmes, la proximité relationnelle et certains aspects de l’anxiété et de la dépression.[4] Une étude montrant des associations ne permet pas d’affirmer que les adultes tombent malades parce qu’ils expriment leurs frustrations. En pratique, si parler davantage épuise davantage, on peut essayer de faire une pause, de changer de sujet ou de choisir un seul point à vérifier ensuite. Ces mêmes repères peuvent aider à interrompre de longs échanges avec une IA.
L’IA peut aider à préparer une conversation sans en faire un produit fini
Un repère utile consiste à confier à l’IA la mise en ordre des questions, à vérifier les informations importantes dans les sources originales et à demander aux autres de partager leur expérience et leurs sentiments. Lorsqu’il faut parler à quelqu’un, mieux vaut s’appuyer sur les échanges réels que sur le portrait de cette personne construit par l’IA.
On n’a pas besoin d’arriver avec un « mode d’emploi de sa vie » entièrement rédigé. « J’y vois un peu plus clair. Qu’en penses-tu ? » ou « Aujourd’hui, j’ai du mal à l’expliquer » peuvent suffire pour commencer.
Mettre ses idées au clair avec une IA est une façon de se préparer à voir quelqu’un. Si la préparation occupe toute la journée, on aura donné à l’assistant chargé du brouillon le temps réservé à la conversation elle-même. À chacun de choisir finalement ce qu’il retient, à qui il parle et comment.
Références (4)
[1] OpenAI, Why language models hallucinate: https://openai.com/index/why-language-models-hallucinate/
[2] ChatGPT decreases idea diversity in brainstorming, Nature Human Behaviour (2025): https://www.nature.com/articles/s41562-025-02173-x
[3] Coan & Sbarra, Social Baseline Theory: The Social Regulation of Risk and Effort: https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC4375548/
[4] Rose, Co–Rumination in the Friendships of Girls and Boys (2002): https://srcd.onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/1467-8624.00509


