De temps en temps, on tombe sur un texte beaucoup trop soigné pour ce qu'il raconte.
Tout part d'un truc minuscule :
« Je ne trouve pas la vidéo que je voulais voir. » « Il n'y a plus de flan. » « Lu, mais pas de réponse. » « Le wifi rame. » « Le poulet frit est plus petit. »
Une personne normale râle deux minutes, puis passe à autre chose.
L'auteur de ce mème, lui, ne s'arrête pas là. Il enfile soudain une cravate.
« Cette culture de l'omerta... » « Ce refus de partager l'information... » « Ce manque chronique d'investissement dans les infrastructures... » « Cette chaîne d'approvisionnement qui ne sait pas anticiper la demande... »
Et quelques lignes plus loin :
« La confiance dans les institutions s'effondre. » « Notre compétitivité internationale dégringole. » « Tout le système est à l'arrêt. » « Ce pays est foutu. »
De l'étagère vide à la fin d'une nation en environ 4 lignes. Pourquoi ce format marche-t-il aussi bien, dans toutes les langues ?
1. Ce n'est pas qu'une exagération : l'échelle explose de palier en palier
L'exagération ordinaire s'arrête ici :
« Plus de flan, c'est la pire journée ! »
Ce mème continue de monter :
- une envie personnelle
- un problème du magasin ou de l'entreprise
- la culture de l'organisation
- la façon dont le système est conçu
- la société tout entière
- le pays ou la civilisation
Il ne monte pas l'escalier marche par marche. Il fait aussi sauter l'escalier de secours.
Et l'auteur ne sourit jamais. C'est la clé.
Il avance avec un air sérieux, comme s'il reliait vraiment le flan à la macroéconomie.
Ce sérieux est le moteur du texte.
2. Pourquoi c'est drôle : l'attente déçue et le choc des registres
Une explication classique de l'humour est la théorie de l'incongruité. La Stanford Encyclopedia of Philosophy la résume ainsi : on rit quand quelque chose brise le schéma auquel on s'attendait [1].
Ici, le lecteur pense d'abord :
« Ce type s'énerve pour une bêtise. »
Puis les grands mots débarquent :
« gouvernance » « asymétrie d'information » « problème structurel » « confiance sociale » « compétitivité internationale »
Un coup de gueule de comptoir se transforme en rapport de think tank.
Un article de 2025 publié par Cambridge University Press montre comment l'humour naît quand une façon de parler propre à un contexte est plaquée dans un contexte complètement différent [2].
C'est exactement ce que fait ce mème, il colle de force :
la voix d'un internaute furieux × le vocabulaire d'une note de politique publique
Forcément, ça fait des étincelles.
Et ce sont ces étincelles qui font rire.
3. L'arme secrète de la version japonaise : bâtir un pont de fausse logique
Beaucoup de cousins anglophones de ce mème sautent directement :
un petit truc arrive → le pays est fini.
La version japonaise est plus forte, car elle ajoute des étapes intermédiaires qui sonnent très raisonnables.
Par exemple :
« On ne me dit pas où est la vidéo » → « on cache l'information » → « culture de l'omerta » → « personne ne rend de comptes » → « la confiance dans les institutions baisse » → « le pays est foutu »
Chaque phrase, prise seule, a l'air sérieuse.
Mais regardez le début et la fin, et vous vous dites : « Attends, ça n'a pas commencé par quelqu'un qui demandait où était une vidéo ? »
Ça ressemble à de la logique sans en être, et c'est tout le charme.
Un vocabulaire savant ne prouve pas qu'une chose en cause une autre.
Mais alignez trois gros mots, et on a l'impression qu'une autoroute vient d'ouvrir.
Cette impression, c'est la blague.
4. Ça existe aussi à l'étranger : ceux qui détruisent la civilisation en quelques secondes
4-1. « We used to be a country. A proper country. »
D'après Know Your Meme, la phrase est née sur Twitter en 2021, puis elle est devenue une légende parodique collée sur d'anciennes friandises, de vieux jeux, d'anciens magasins et toute sorte de nostalgie absurde [3].
Le schéma :
« avant, on avait ça » → « avant, on était un vrai pays »
Un vieil emballage de bonbon suffit à pleurer l'âge d'or.
Difficile de faire mieux.
4-2. « The West has fallen. Billions must die. »
Cette phrase vient de cercles d'extrême droite sur internet, mais elle a ensuite beaucoup servi à se moquer de ce genre de pessimisme extrême et théâtral [4].
Réduite à son schéma de mème :
« un changement sans importance » → « la civilisation occidentale s'est effondrée »
Votre friandise préférée qui rétrécit suffit à faire tomber une civilisation.
Mais la phrase vient d'un contexte politique extrême, donc mieux vaut faire attention à quand et comment l'utiliser.
4-3. « This is the future that liberals want. »
Une phrase issue d'une publication politique de 2017 est devenue une légende parodique qu'on colle sur toutes sortes d'images et de situations bizarres [5].
Là encore, le comique est dans le grand saut :
« une scène bizarre sous vos yeux » → « une immense vision d'avenir politique »
Une généralisation démesurée.
4-4. « The Industrial Revolution and its consequences... »
Cette phrase s'est répandue vers 2020 comme mème pour faire remonter tout désagrément moderne jusqu'à la révolution industrielle [6].
« Je passe trop de temps sur mon téléphone » → « c'est la faute de la révolution industrielle »
200 ans d'histoire prennent tout sur le dos d'un coup.
5. En quoi la version japonaise et la version anglaise diffèrent
La version anglaise est souvent courte :
« Ils ont changé le produit. The West has fallen. »
Fin.
C'est une très bonne chute.
La japonaise peut garnir le milieu avec :
« culture d'entreprise » « devoir de rendre des comptes » « aléa moral » « gouvernance » « défaite numérique » « salaires réels » « confiance sociale »
et ainsi de suite.
Autrement dit :
avant de détruire le pays, on appelle un consultant.
C'est peut-être sa plus grande particularité.
Si la version anglaise est une téléportation, la japonaise construit une autoroute qui n'existe pas, puis la parcourt à 300 km/h.
Les deux mènent à la fin de la civilisation.
6. Comment en fabriquer un : une fusée en cinq étages
La recette se reproduit facilement.
Étage 1 : une plainte minuscule.
« Il n'y a plus de flan. » « Ils ont mis du temps à répondre. » « Le wifi est faible. »
Étage 2 : pousser l'émotion au maximum.
« J'ai tenu toute la journée de boulot pour ça ! »
Étage 3 : passer à des mots abstraits.
« prévision de la demande » « partage de l'information » « investissement dans les infrastructures » « culture d'entreprise »
Étage 4 : relier à un problème de société.
« la productivité baisse » « la confiance s'érode » « les décisions traînent »
Étage 5 : exécuter le pays ou la civilisation.
« Ce pays est foutu. » « C'est là que la civilisation commence à s'effondrer. » « Qu'est-ce que l'humanité a bien pu apprendre ? »
L'astuce, c'est que seul l'étage 3 sonne étrangement intelligent.
Si tout est visiblement absurde, ce n'est qu'une blague ordinaire.
Ça marche parce qu'en pleine crise de nerfs, un conseil d'administration s'ouvre.
7. Exemples prêts à l'emploi
Le flan
« Comment ça, il n'y a plus de flan ?! J'ai tenu toute la journée de boulot pour ça ! Un approvisionnement qui méprise la prévision de la demande installe les ruptures de stock et refroidit le moral des consommateurs ! Ce pays est foutu. »
Lu sans réponse
« Tu lis mon message et tu disparais ?! Je regarde mon téléphone à chaque vibration ! Cette façon d'esquiver ses responsabilités creuse l'asymétrie d'information et ronge la confiance sociale ! Ce pays est foutu. »
Wifi
« Wifi gratuit, mais aussi lent ?! Je veux juste regarder une vidéo normalement ! Des années de sous-investissement dans les réseaux plombent notre compétitivité numérique ! Jusqu'à quand ce pays va-t-il me montrer l'icône de chargement ? »
Poulet frit qui rétrécit
« Le poulet est plus petit ?! Rendez-moi la taille d'hier ! Une culture qui accepte la shrinkflation cache la baisse du pouvoir d'achat et gèle la consommation ! Que le capitalisme ne soit pas plus fin que la panure. »
« Je peux te demander un service ? »
« N'envoie pas juste "Je peux te demander un service ?" ! Écris aussi ce que c'est ! J'ai cru à une urgence ! Distiller l'information au compte-gouttes fait grimper les coûts et ralentit les décisions de toute l'organisation ! Voilà pourquoi les réunions s'éternisent. »
Bouton de l'ascenseur
« Arrête de marteler le bouton de fermeture ! Une fois suffit, il a compris ! La méfiance envers le système engendre vérifications en trop et validations en cascade ! C'est de ton martelage que la bureaucratie est née. »
Ce dernier exemple montre une autre chute très pratique :
« C'est de ton X que Y est né. »
On peut faire porter à un petit geste des décennies d'histoire institutionnelle.
8. Pourquoi on peut le réutiliser encore et encore
Le drôle, ce n'est pas le sujet. C'est la distance.
Le flan et la macroéconomie.
Le « lu » et la gouvernance.
Le bouton d'ascenseur et la théorie des organisations.
Plus les deux idées sont éloignées, plus le pont paraît absurde.
Le modèle ne bouge pas, mais on peut changer tout le reste :
un petit agacement + un grand mot abstrait + une conclusion gigantesque
et on peut en produire à l'infini.
Un avertissement : si on l'applique à une vraie discrimination, à des menaces, ou à de vraies catastrophes et victimes, on ressent autre chose que du rire. L'incongruité ne devient pas automatiquement de l'humour : la peur, le dégoût ou la colère peuvent l'emporter [1].
Tout n'a donc pas à finir en fin de civilisation.
Le flan suffit.
Conclusion
Le format « petite plainte, théorie du système, effondrement de la civilisation » fonctionne partout dans le monde.
Dans le monde anglophone, il existe des phrases courtes qui tuent net un pays ou une civilisation.
En japonais, le plaisir vient du remplissage du milieu avec gouvernance, asymétrie d'information, culture d'entreprise et confiance sociale, ce qui fait porter à la logique un costume de cause à effet.
La phrase parfaite est donc peut-être celle-ci :
Il n'y a plus de flan.
La prévision de la demande s'est effondrée.
La confiance sociale s'érode.
La nation est en danger.
Non, en fait : réapprovisionnez le flan.
Références (6)
- Stanford Encyclopedia of Philosophy, “Philosophy of Humor,” section on incongruity theory plato.stanford.edu
- Johanna Gerwin, “The role of dialect in comedy performances: focus on enregisterment and humor,” English Language & Linguistics, Cambridge University Press, 2025 cambridge.org
- Know Your Meme, “We Used To Be A Country. A Proper Country. knowyourmeme.com
- Know Your Meme, “The West Has Fallen. Billions Must Die. knowyourmeme.com
- Know Your Meme, “This Is The Future That Liberals Want. knowyourmeme.com
- Know Your Meme, “The Industrial Revolution and Its Consequences (Copypasta). knowyourmeme.com

